Amazing Critique in Libération

November 10, 2017

 

Paul Sharits, comme une boule de «flicker» 

Le documentaire «Paul Sharits, fou ou génie», réalisé par François Miron en 2015, sort enfin en salles et met en lumière la vie d'un pionnier du cinéma structurel. Paul Sharits, comme une boule de «flicker»

 

Nouveau-né touché par la cécité et rapidement guéri au sein d’un hôpital militaire à Denver (Colorado) en 1943, Paul J. Sharits se démarquera, ironie du sort, comme un des artistes majeurs d’avant-garde des années 60-70. L’enfant aux yeux occultés va devenir celui qui voit, qui filme, manipule, griffe, découpe, brûle les rubans de pellicule cinéma et touche la nature même du film en tant que médium. Pionnier encore trop méconnu d’un cinéma expérimental structurel, il est obsédé par les mécanismes de la vision, des couleurs décortiquées et phénomènes optiques. Le documentaire qui lui est dédié, Paul Sharits, fou ou génie de François Miron, réalisé en 2015, rassemble assez d’archives inédites et d’entretiens pour offrir à cet auteur le portrait qu’il mérite. Le film sort, last but not least, en salles.

 

Les témoignages et images d’archives forment un réseau d’éclairages à la fois didactiques (le pourquoi et comment un peu savant, physique et mathématique, des expériences structurelles réalisées par le cinéaste) et les récits intimes qui ont parsemé sa vie agitée (entre spleens profonds et malchances de parcours). Le découpage d’informations est à l’image des Frozen Film Frames du cinéaste dans les années 70, bandes de films photogrammes que Sharits a gelé entre deux plaques de plexiglas comme autant de partitions de couleurs. Ce film-portrait, telle une dissection de nuances emprisonnées sous PVC, prend l’allure de fenêtres d’immeubles allumées ; tous les habitants sont présents et collectent ensemble les détails sur un voisin resté discret, qui s’est tristement suicidé en 1993. Chrissie Iles, amie de Sharits, critique et curatrice précise : «Ce qu’il y a de beau dans le cinéma, c’est la séparation entre l’image que l’on voit projetée sur l’écran et la réalité de ces images fixes qui passent au travers de la fenêtre du projecteur.»

 

Mélange de pop art, minimalisme, ironie fluxus (voir son Unrolling Event de 1965 sur le déroulement de papier toilette), performatif, cinéma élargi, c’est là toute la virtuosité de notre cinéaste aliéné. T,O,U,C,H,I,N,G (1968) présente un homme prêt à couper sa langue d’une paire de ciseaux. En boucle, le mot «destroy» («détruire») ponctue une série d’images qui clignotent de ce visage aux couleurs pop en pleine mutilation aux lettres qui séparent les séquences en espèce de chapitres, battements de cœur qui s’accélèrent, s’arrêtent puis reprennent. Quand à Razor Blades, «suivant l’idée d’une lame de rasoir qui coupe des images l’une dans l’autre», il surgit la même année sur deux écrans distincts et met en rapport des images anodines (cercles chromatiques qui s’enchevêtrent, un homme et sa brosse à dents, le mot «blades», «lames») qui n’ont au départ pas de lien puis en viennent à force de clignotements, à se prendre par la main dans une symétrie visuelle et une logique sémantique.

 

T,O,U,C,H,I,N,G (1968) avec le poète David Franks dont la voix se fait entendre sur la bande-son. (Capture d’écran)

Le terme flicker explose, symbole phare qui marquera le parcours de l’auteur, ainsi que celui d’autres doux zinzins du cinéma expérimental : ce clignotement de motifs et de couleurs se fait l’ingrédient principal des expérimentations de Sharits. Au lieu de voir 24 images distinctes par seconde, on verra un flicker, des photogrammes individualisés comme informations de base. On peut s’attendre à l’émergence d’un phénomène optique «sans aide pharmaceutique» à cause de notre propre mécanisme de réception visuelle. Sharits en fait une obsession et aime à faire entrer les images en collision, comme pour son Razor Blades mais aussi bien avec Epileptic Seizure Comparison en 1976 (deux écrans où l’on découvre deux visages d’hommes en pleine crise d’épilepsie, mis en parallèle à des séquences de couleurs). Vacillement total, entre la projection et les perceptions du cerveau, il y a toute une zone qui passionne Sharits, un espace de perception qu’il souhaite révéler et élargir.

 

Les témoignages se succèdent, ceux de personnalités de l’Anthology Film Archives (centre culturel pour la préservation et la collecte de films indépendants, expérimentaux et d’avant-garde fondé par Jonas Mekas, Jerome Hill, P. Adams Sitney, Peter Kubelka et Stan Brakhage en 1970 à New York), ainsi que des amis, réalisateurs, son fils Christopher et bien d’autres, ce qui donne toute une richesse et une authenticité brute à ce document. On y retrouve Tony Conrad, autre figure essentielle du cinéma expérimental (tristement disparu il y a plus d’un an et lui aussi créateur d’un autre Flicker en 1966). Il y confie sa peur de découvrir le travail de quelqu’un obsédé par les mêmes expérimentations. Par une rencontre obligatoire (au Whitney Museum en 1970), il découvre le Razor Blades de son prétendu rival. «je n’aurais jamais fait ce film» avoue-t-il impressionné et excité par l’interprétation de Sharits. «On n’est pas habituellement exposé à de la lumière qui s’allume et s’éteint aussi rapidement. Le soleil ne le fait pas.»

 

Paul Sharits, fou ou génie, documentaire de François Miron, 1h25.

 

Jérémy Piette      LINK TO FULL CRITIQUE

 

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